Avancer en âge, accepter les blessures faites par le temps, tout en continuant d’investir le présent va dépendre des capacités d’adaptation de chacun. Sous l’effet de l’angoisse émergente, l’individu se voit confronté à des bouleversements et réaménagements pour maintenir son équilibre psychologique. Equilibre qui va permettre de se dégager du passé pour profiter d’une période de vie où liberté et épanouissement sont sur le devant de la scène.

Par Audrey Rieucau, docteur en Psychologie, psychologue clinicienne spécialisée en gérontologie

L’âge adulte : un entre-deux

A la sortie de l’adolescence, les premières années de la vie d’adulte sont consacrées à la construction de la vie professionnelle et familiale. Il s’agit d’une période tournée vers l’ « après », plus que vers le « maintenant ». Puis, il arrive un âge où nous réalisons avoir atteint la plupart des objectifs que nous nous étions fixés. Fixés plus ou moins consciemment parfois. D’autres, auxquels nous avions rêvé, ne pourront jamais l’être. La conscience de la frustration à venir devient prégnante.

La notion de crise du milieu de vie est fréquemment employée pour évoquer ce tournant dans l’âge adulte où le caractère éphémère de sa propre existence passe de l’état de concept à celui de réalité concrète. Le déni de la mort, qui imprégnait la jeunesse, s’effondre. La mort n’est plus le fait d’accidents ou du très grand âge, elle devient personnelle en même temps qu’inéluctable. Le bilan de ce qui constitue désormais la première partie de la vie est engagé.

 

Se reconnaître comme âgé : une crise identitaire

Avec l’avancée en âge, les repères, que nous avions, disparaissent ou se modifient. Nos enfants partent de la maison et commencent leur propre vie d’adulte. Nos parents entrent dans le quatrième âge, celui de la dépendance, ou sont décédés. La façon dont on se perçoit, dans le regard des autres, se modifie. Tandis que nous prenons conscience de modifications dans notre propre corps et que notre esprit ne nous semble plus aussi vif qu’auparavant.
Emerge alors tout un ensemble d’angoisses susceptibles de nourrir des affects dépressifs : le « vieux », c’est moi ?

Se reconnaître comme personne âgée, ce n’est pas seulement accepter l’inacceptable : la réalité de sa propre mort. C’est également réussir à faire coïncider les représentations de soi avec celles des personnes âgées. Les progrès de la médecine et la hausse du niveau de qualité de vie ont fait émerger une image dynamique du sénior : actif et libéré de toutes contraintes. Cependant, les stéréotypes demeurent et la vieillesse continue d’être associée à la fragilité, au ralentissement et à la dépendance.
Comment accepter d’y être soi-même rattaché ? Les « vieux », ce sont les autres.

Ce qui va contrebalancer ces images négatives liées à la vieillesse, ce sont ces exemples de vieillissements réussis que certains auront pu observer et auxquels ils pourront s’identifier. C’est de la qualité de ces identifications que va dépendre le destin de la crise amenée par le vieillissement. Car la sénescence, comme l’adolescence, provoquent une crise identitaire où l’estime de soi est malmenée.

 

Une épreuve narcissique

Le terme de narcissisme désigne l’amour porté à l’image de soi, en référence au mythe de Narcisse. Cet amour va être alimenté par la façon de se voir, notamment au travers du regard des autres, mais également par ce qui est accompli. Or, avec la vieillesse, ce narcissisme est mis à rude épreuve. L’image de soi se modifie du fait des modifications corporelles, sociales et familiales.

Pour pallier toutes ces atteintes, l’idéalisation entre parfois en jeu comme un mécanisme de défense : n’étant plus en mesure de se projeter dans le futur, l’individu se détourne du présent pour réinvestir un passé dont les qualités sont magnifiées. Pour certains, le travail psychique s’arrête et l’individu se résigne, accepte qu’il ne puisse plus « avancer ». Il demeure cependant tourné vers le passé et ne peut aller vers de nouveaux investissements.

Mais ce surinvestissement narcissique des souvenirs peut également être le premier temps d’un deuil, permettant à l’individu de puiser dans son passé pour renforcer l’estime de soi. Le narcissisme, ainsi regonflé, permet de renoncer, d’accepter, que certaines choses aient été si importantes à des périodes de vie, désormais passées. Et laisse la place au présent.

 

Un nouveau regard sur soi

Avancer en âge, gagner en maturité, c’est aussi changer de regard sur le vie et ce qu’elle a à offrir. Cela peut être se dégager de certaines obligations inhérentes à l’âge où on était partagé entre vie professionnelle et vie familiale.

Pour le couple, c’est une période de vie où les conjoints pourront se redécouvrir, lorsque pendant tant d’années ils ne se croisaient que le week-end. Pour la vie familiale, c’est le moment de profiter des petits-enfants et de leur transmettre ce qui n’avait pas été possible avec ses propres enfants. Car il s’agit d’une période de vie, dégagée des contraintes de temps et d’argent, toute chose égale par ailleurs. Pour les plus chanceux, il devient possible de réaliser les voyages auxquels on avait rêvé, de pratiquer les loisirs qui avaient toujours été remis à plus tard. Mais encore faut-il être en mesure de se saisir de tout ce temps libre, de s’adapter à cette nouvelle période de vie ! Certains, écrasés par les fantômes du passé ne pourront mettre leurs souhaits en œuvre.

L’avancée en âge est à voir comme un processus de maturation pouvant conduire à l’épanouissement. Ce processus passe néanmoins par des crises, réveille des fragilités. C’est parfois à cette période de la vie qu’il va être nécessaire de se faire accompagner pour travailler sur des problématiques considérées pourtant jusque lors comme réglées. Bien vieillir nécessite une démarche active. De la même façon qu’il est nécessaire de se préoccuper des maux physiques, avant qu’ils ne deviennent des maladies. Il est important de se préoccuper de ceux psychiques, pour éviter de se diriger vers un vieillissement pathologique : psyché et soma appartenant à un même continuum.